Morceaux choisis d’un désastre en cours

Difficile de faire preuve d’optimisme aujourd’hui pour le Moyen-Orient. Hormis peut être deux ou trois exceptions, le tableau qui se dessine sous nos yeux renvoie l’image d’une violence, d’un sectarisme, d’une division, d’une instabilité croissante. On pourrait, peut être même devrait-on, analyser en détail ce sombre et inharmonieux tableau pour se convaincre de sa noirceur. Néanmoins, le temps manquant malheureusement pour ce faire, on peut aussi s’en tenir à constater et s’arrêter simplement sur les titres de la presse du jour. En considérant ceux-ci non pas seulement comme des vecteurs d’une information particulière mais comme les signes de tendances plus profondes, on pourra s’interroger sur la possibilité même qu’un nouvel ordre apparaisse dans la région, non seulement car les visions de ce nouvel ordre possible sont concurrentes et antagonistes mais également parce que « l’ordre ancien » ou encore l’ordre traditionnel demeure très puissant et influent.

Nous avons choisis de traduire les douze gros titres du journal al-Quds al-Arabi du 9 janvier 2013 en ce qu’ils sont un échantillon représentatif des différents niveaux de conflictualité au MO et des différents terrains de rencontre entre tenants de conceptions différenciées de l’ordre politique et social « juste et bon » (si seulement…)

– Algérie : Un célèbre chanteur de rap (ndr : Lotfi double canon) subi une campagne de harcèlement pour avoir attaqué dans une chanson le premier ministre

– Les combattants d’ISIS continuent leurs attaques dans le Nord après avoir été expulsés de la banlieue d’Alep

– Davutoglu : un lien existe entre ISIS et le régime syrien

– Trois années de prison pour 87 partisans de Mohamed Morsy qui avaient violé la loi sur les manifestations

– L’opposition syrienne « unie » tient sa première réunion avant la conférence de Genève

– Le mouvement des Shabab somaliens interdit l’utilisation d’internet dans les zones qu’il contrôle

– Ali Larayedh (ndr : PM tunisien par intérim) remettra demain soir sa démission au président de la République

– L’Allemagne annonce avoir accepté de détruire le stock restant d’armes chimiques syriennes sur son sol

– Violents affrontements auxquels ont pris part des chars de l’armée (ndr : irakienne) entre Ramadi et Falloujah

– Al-Maliki : le printemps arabe s’est transformé en épidémie et constitue une catastrophe pour la nation arabe

– Des avions de combat israélien bombardent à nouveau un site appartenant au Jihad Islamique dans le sud de Gaza

-Khameinei : les négociations sur le dossier nucléaire ont révélé « l’hostilité » de l’Amérique

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Retour sur l’accord nucléaire iranien et ses implications possibles pour la région

Pourquoi l’Iran voulait se doter de la bombe nucléaire ou feignait une telle volonté ?
– Sanctuarisation du régime iranien contre tout ennemi de l’extérieur
– Position de force dans la résistance à Israël et aux Etats-Unis et acquisition d’un outil de puissance bien supérieur à tous ceux qui sont à la disposition des autres puissances régionales (Arabie Saoudite, Egypte notamment)
– Cette position de force incontestable est un atout pour l’Iran :
– du point de vue interne pour souder un régime et justifier certains agissements domestiques
– du point de vue externe pour asseoir une présence dans le Moyen-Orient arabe et majoritairement sunnite en soutenant toutes les résistances à l’impérialisme et à la domination israélienne, chiite (Hezbollah) ou sunnite (Hamas) mais également en soutenant dans la région les ennemis de ses ennemis (la Syrie ennemi d’Israël et qui, du temps de Saddam Hussein, avait de très mauvaises relations avec l’Irak, tout comme l’Iran)

Il faut donc bien garder en tête que la porte d’entrée de l’Iran au Moyen-Orient est triple : l’idéologie révolutionnaire islamiste, la résistance aux deux Satans, le petit (Israël) et le grand (les Etats-Unis) et l’alliance avec des régimes partageant les mêmes inimitiés régionales.

On peut alors se demander ce qui amène l’Iran à s’intéresser à l’Orient arabe et à vouloir s’y implanter. La réponse est probablement à chercher dans la tripartition donnée par Raymond Aron pour expliquer pourquoi les Etats/les régimes politiques font la guerre : la puissance, la sécurité et la gloire.

Cela étant dit, il est donc relativement étonnant de lire des analyses insinuant que le renoncement (encore incertain) à l’arme nucléaire par l’Iran pourrait renforcer la légitimité et l’influence de ce pays. Les critiques de l’accord craignent moins cela que sa signification (voir infra).

Dans ce contexte, il apparait, pour le moment au moins, peu clair qu’un renoncement de l’Iran à la bombe nucléaire puisse, seul, mener à un changement de posture au Moyen-Orient. En effet, il est peu probable que l’Iran renonce, pour des raisons avant tout économiques, à son implication au Moyen-Orient. Il n’est nullement dans son intérêt de laisser à l’Arabie saoudite la domination sans partage de la région et donc d’acter son affaiblissement face à son plus hostile concurrent.

Toutefois, l’affaiblissement de l’Iran pourrait être obtenu par le règlement des problèmes qui fondent sa rhétorique d’intervention. Au premier chef trône le conflit israélo-palestinien qui, bien qu’oublié lors des printemps arabes, demeure structurant. Régler ce conflit, c’est en effet faire disparaître la source de légitimité d’action pour des groupes tels que le Hezbollah et le Hamas, et donc l’Iran. En second lieu, l’affaiblissement de l’Iran pourrait provenir de la démocratisation de la région et notamment de l’intégration dans le jeu politique des mouvements islamistes : cela reviendrait à tuer complètement le modèle politique porté par l’Iran. Enfin, sans nul doute, la chute de Bachar al-Assad porterait un autre coup extrêmement important à l’influence iranienne dans la région.

La véritable question est donc : veut-on réellement un affaiblissement de l’Iran et la fin d’un équilibre régional ?

Les Américains semblent aujourd’hui, plus que jamais, conscients du problème que cela poserait et du rôle que peuvent jouer les Iraniens pour stabiliser le Moyen-Orient (en Syrie, dans le conflit israélo-palestinien, en Afghanistan et même en Irak). De fait, un changement pourrait intervenir peu à peu dans la relation entre l’Iran et les Etats-Unis, ces derniers considérant désormais que l’Iran n’est pas nécessairement source de tous les problèmes mais pourrait également permettre de trouver des solutions à des situations jusqu’ici en voie de pourrissement.

Les deux Etats qui aujourd’hui ont vigoureusement fait part de leur hostilité à l’accord signé le 24 novembre sont les Israéliens et les Saoudiens. Pourquoi ?

Pour les premiers, leur grande peur est de n’avoir plus de raisons extérieures pour repousser une paix avec les Palestiniens et de se voir demandés d’abandonner leurs armes nucléaires. Les Saoudiens, très critiques de la politique américaine actuelle, ont de leur côté probablement compris que les Américains ne souhaitaient pas leur offrir le Moyen-Orient dans le but simplement d’apaiser les peurs profondes de ce régime quant à sa pérennité qu’il juge menacée par l’Iran. Ils craignent ainsi qu’un rapprochement irano-américain ne diminue la volonté des Américains de soutenir leurs intérêts dans la région, intérêts qui, il faut le remarquer, ne sont que rarement en accord avec les ferments possibles de toute stabilité (non-ingérence, démocratisation…).

Cette dernière ne pourra être acquise qu’avec la construction d’un pacte national israélien différent, non plus fondé sur la guerre, et la modération des velléités saoudiennes et iraniennes au Moyen-Orient. A défaut, il est important de maintenir un équilibre des puissances et d’éviter l’hégémonie régionale d’un seul Etat, Etat qui, dans cette région, ne pourra que s’imposer par la force et l’oppression. L’avenir dira si les Américains, qui se veulent aujourd’hui arbitres et non plus acteurs partisans, réussiront dans cette diplomatie ambitieuse semée d’embûches. .

Ce qui frappe le plus aujourd’hui , finalement, est l’absence d’intérêts de nombreux acteurs étatiques et non étatiques au Moyen-Orient de construire la paix : la guerre, les ingérences, le terrorisme, les déstabilisations de toutes sortes paraissent plus « rentables » que la paix. Certains Etats sont, plus que d’autres, responsables de cet état de fait régional qui fait interagir des considérations locales, nationales, régionales et internationales. Il faut donc réfléchir à ce qui pourrait être fait pour inciter à la paix et à la baisse des tensions. Reconnaissons que dans cette perspective, l’accord signé avec l’Iran est à tout le moins un préalable de bonne augure à l’instigation d’une confiance plus grande entre acteurs, condition sine qua non de toute amélioration de la situation régionale.

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الإعلان عن الجبهة الاسلامية – أكبر تجمع للقوى الإسلامية في سوريا

La vidéo présente l’annonce officielle de la création de la (nouvelle) plus grande coalition des forces islamistes en Syrie. Le nom choisi est celui de « front islamique » (al-jabhat al-islamiyya) . Il est présenté comme « une formation socio-politico-militaire indépendante qui vise à faire tomber le régime de Bachar al-Assad et bâtir un Etat islamique » Il regroupe  : Ahrar al-Sham, Jeish al-Islam, Suqur al-Sham, Liwa al-Tawhid, Liwa al-Haq, Kata’ib Ansar al-Sham et Jabhat al-Islamiyya al-Kurdiya. Le communiqué s’achève par un appel aux autres groupes, les invitant à rejoindre la nouvelle formation.

Selon le site officiel de l’armée de l’Islam (Jeish al-Islam), le commandement unifié de la nouvelle coalition est composé de personnalité des différents groupes cités ci-dessus.

Sur twitter, les partisans de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL ou ISIS en anglais) parle d’une « nouvelle alliance saoudienne », partie prenante d’un scénario qu’ils comparent à celui de l’Irak à partir de 2005 où, pour combattre al-Qaïda, des groupes de combattants sunnites s’étaient constitués en groupe militaire, avec le soutien américain mais également saoudien (la Sahwa).

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Un membre du Comité des Grands Oulémas saoudien : la conduite des femmes n’est pas « haram »

Dans un entretien fleuve avec un journal saoudien, Abdallah bin Souleymane al-Mani’a, membre du très restreint Comité des Grands Oulémas saoudien a déclaré que la conduite des femmes n’était pas « haram » (illicite du point de vue islamique) et que la décision d’accorder un tel droit revenait entièrement au détenteur du pouvoir (wali al-amr), i.e au Roi Abdallah.

Il est intéressant de lire le passage de la longue interview (1) qui traite de cette question directement (la traduction est de notre fait) :

– Votre excellence est-elle en faveur du droit des femmes à conduire ?

– Cette question est désormais du ressort du détenteur du pouvoir. Ce dernier a rencontré un groupe d’oulémas du pays qui lui ont fait part des inconvénients propres à la reconnaissance d’un tel droit. La conduite des femmes n’est ainsi pas en soi illicite (haram), la difficulté provient plutôt des conséquences négatives que comporte l’exercice de ce droit par les femmes. Nous devons en effet veiller à ce que la femme reste sur le droit chemin mais également préserver sa vertu féminine (idée de chasteté) et sa dignité. Nous devons la tenir à l’écart des cœurs malades, d’autant plus fortement aujourd’hui que nous vivons une époque dans laquelle nombreuses sont les âmes déjà corrompues.

– Que pensez vous de ceux qui sont partisans du droit des femmes à conduire ?

– La raison doit prévaloir sur les émotions. Nous devons passer en revue les avantages et les inconvénients de ce droit pour déterminer un équilibre. Ce dernier est dans les mains des responsables du ministère de l’Intérieur qui disposent de nombreuses études et statistiques sur les résultats dans les autres pays […].  Lorsque les avantages ont prévalu, la mesure a été adoptée. En revanche, lorsque les inconvénients ont primé, le droit n’a pas été accordé.

——–

 Le passage original en question est reproduit ci-dessous (1)

قيادة المرأة للسيارة
* هل فضيلتكم مع قيادة المرأة للسيارة؟
– هذا الأمر أصبح من اختصاص ولي الأمر, وولي الأمر التقى مجموعة من علماء البلاد، وبينوا له أن وراء ذلك من السلبيات ما وراءه.. القيادة نفسها غير محرمة، والإشكال في ما وراء ذلك من سلبيات, فالمرأة ينبغي أن نحافظ عليها في مسلكها وعفافها وكرامتها، وإبعادها عن مرضى القلوب، خصوصاً أننا في وقت فسدت فيه كثير من النفوس.
* وما رأيكم في من ينادون بقيادة المرأة للسيارة؟

– يجب أن نحكم عقولنا ونجعلها حاكمة على عواطفنا, وأن نستعرض سلبيات هذا الأمر وإيجابياته, وأن نوازن بين الأمرين, ولكن الموازنة ممن هم أهل للموازنة العلماء المسؤولون في وزارة الداخلية, الذين عندهم الكثير من الدراسات والإحصاءات عن هذه النتائج في البلدان الأخرى, وأن يكون هناك تعاون بين الجهات التنفيذية والجهات العلمية, ومتى غلبت الإيجابيات كان الأمر مباحا ومتى غلبت السلبيات اتجه الأمر إلى المنع

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Le changement de politique étrangère américaine au Moyen-Orient

En 2004, puis en 2008 dans une version remaniée, Henry Laurens publiait un livre intitulé L’Orient arabe à l’heure américaine. Jusqu’à la survenue des révolutions arabes, il ne faisait en effet pas de doutes que les États du Moyen-Orient étaient, d’une manière ou d’une autre, confrontés à la domination instituée par les États-Unis dans la région. Face à cette dernière et de façon très manichéenne, les dirigeants arabes, bien qu’ayant en commun l’autoritarisme de leur pouvoir, ont fait des choix politiques différents : s’appuyer sur la puissance américaine pour exercer et consolider leur pouvoir (Arabie saoudite, Égypte à partir du milieu des années 70, Jordanie) ou bien s’y opposer (Syrie, Libye, Irak à partir de l’invasion du Koweït). Cette dichotomie, bien que pouvant paraître caricaturale, n’en est pas moins utile pour éclairer les positions régionales prises par les différents États considérés. Avant de les évoquer, il faut rappeler que la domination exercée par les États-Unis au Moyen-Orient a eu d’abord deux objectifs principaux avant qu’un troisième ne vienne supplanter les deux autres. Originellement, la politique américaine dans la région s’explique par le souci de préserver l’approvisionnement en pétrole des Etats-Unis, mais plus encore de l’Europe occidentale, dans un contexte de guerre froide. En outre, l’autre constante de cette politique étrangère est la garantie de la sécurité d’Israël. Plus récemment, véritablement après le 11 septembre, la lutte contre le terrorisme – longtemps associé à tout islamisme- est devenu le troisième principe d’action des États-Unis au Moyen-Orient. Ces trois objectifs ont donné lieu à de multiples actions, plus ou moins violentes, et à des alliances/partenariats solides. Avec l’Arabie saoudite, dès 1945 et le pacte du Quincy, les États-Unis se sont engagés à assurer la sécurité du royaume saoudien en échange de garanties sur le pétrole (et de contrats publics dans tous les domaines). Avec l’Égypte et la Jordanie, la coopération des autorités américaines avec les dirigeants égyptiens et jordaniens, qui consistaient notamment dans une coopération militaire importante et dans la fourniture d’armements divers, a été monnayée contre deux traités de paix avec Israël, respectivement en 1979 et 1994. Dans tous ces pays, les États-Unis n’ont jamais, jusqu’aux révolutions arabes, dénoncés vigoureusement la répression des États autoritaires sur leurs populations, réduites au silence. Après le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont même encouragé la lutte contre le terrorisme, lorsqu’ils ne l’ont pas eux-mêmes menée, au bénéfice de leurs alliés arabes, désormais soutenu explicitement dans leur répression des « terroristes », souvent plus opposants politiques que véritablement terroristes.

Pour des raisons idéologiques et surtout politiques, d’autres États n’ont pas fait le choix de l’alliance américaine, soit dans le contexte de la guerre froide, soit postérieurement. Tout en subissant l’impact américain, ces États ont cherché à capitaliser précisément sur cette opposition à la domination américaine, construisant des alliances régionales et des politiques extérieures en cohérence avec cette opposition (alliance avec l’URSS pendant la guerre froide, positions anti-israéliennes, prolifération d’ADM).

Une conjonction d’événements ont néanmoins participé à bousculer ce schéma quelque peu binaire. L’attaque de l’Irak en 2003, précédée de l’invasion de l’Afghanistan en 2001, ont entraîné les États-Unis dans deux guerres menées au nom de la « guerre contre le terrorisme » (war on terror) qui se sont soldées par des succès militaires, mitigées par la permanence d’une guerre asymétrique une fois la victoire militaire initiale acquise, mais également, au moins pour l’Irak, par des échecs politiques. « L’hyperpuissance » (Védrine) a peu à peu pris conscience que sa domination mondiale, et singulièrement au Moyen-Orient, ne suffisait pas, et de loin, à créer un ordre politique homogène, conforme à ses intérêts régionaux. Cumulativement à ces expéditions peu concluantes et même contreproductives, les révolutions arabes de 2011 ont bouleversé plus profondément encore la politique étrangère américaine au Moyen-Orient, bouleversements favorisés par l’arrivée au pouvoir de Barack Obama. Ce dernier a tout d’abord bien cerné les limites de la guerre contre le terrorisme et de la lutte indiscernée contre l’islamisme, auparavant conçu par l’administration Bush comme émanation même de l’essence anti-occidentale de l’Islam. Il a surtout pris conscience, ou a été contraint de prendre conscience, que l’antiaméricanisme régional provenait moins de la puissance de l’Amérique en soi que de la politique menée par ce pays, notamment son soutien indéfectible aux régimes autoritaires égyptien ou saoudien et à Israël.

Avec l’irruption des peuples sur la scène politique arabe et la chute endogène des régimes alliés des Etats-Unis, couplées à l’échec d’une décennie de guerre américaine au Moyen-Orient, la méthode adoptée pour faire prévaloir les trois grands objectifs de politique étrangère américains ne pouvait que se transformer.

Ce changement s’est manifesté d’abord dans le soutien apporté par les États-Unis aux printemps arabes et aux nouveaux dirigeants ayant remplacé les anciens despotes. Le cas le plus illustratif est celui de l’Égypte où les États-Unis ont travaillé dès le départ avec le premier président démocratiquement élu, Mohamed Morsy, bien que celui-ci soit issu de la confrérie des Frères Musulmans. Plus révélateur encore du changement d’approche américain, les Etats-Unis ont peu goûté le coup d’état du général Abdel Fatah al-Sissi qui a renversé Mohamed Morsy le 3 juillet 2013. La critique par les États-Unis de cet événement politique et la réduction subséquente de l’aide américaine à l’Egypte ont conduit à une brouille entre les deux pays et, par ricochet, à une nouvelle divergence avec l’Arabie saoudite en plus de celles concernant aujourd’hui les dossiers syrien et iraniens. L’approche américaine de ces deux derniers dossiers constitue là aussi des ruptures avec la politique suivie auparavant. Il n’est ainsi pas question d’intervenir militairement en Syrie, pourtant vieil ennemi. Dans le même temps, Barack Obama s’est montré très disposé, avec l’arrivée au pouvoir d’Hassan Rohani, à trouver un accord rapidement sur le nucléaire iranien. Prudence et diplomatie ont, dans ces domaines, remplacées l’arrogance et l’unilatéralisme souvent belliqueux du passé. Désormais, la diplomatie américaine dans la région cherche à résoudre les problèmes et non plus à en créer. L’Amérique se veut pacificatrice et « démocratisante », non plus par la force, mais par le soutien apporté à des processus politiques pré-démocratiques.

Il reste maintenant à observer si une telle stratégie sera payante pour les États-Unis et, surtout, pour la paix dans la région. Une telle possibilité parait aujourd’hui peu probable pourtant. En effet, la nouvelle politique américaine dans la région pourrait s’avérer bien impuissante face à des régimes autoritaires conservateurs qui placent leur survie au dessus de tout autre considération. A ce titre, il n’est pas étonnant qu’une puissance aussi soucieuse d’ordre et réaliste que la Russie ait fait son grand retour au Moyen-Orient, aidé en cela d’abord par le blocage syrien (et la passivité américaine dans ce conflit) mais également par le souhait de plusieurs États de diversifier leurs parrainages extérieurs. L’Égypte a ainsi relancé hier un partenariat stratégique et militaire avec la Russie, clôt au milieu des années 1970 lorsque Anouar al-Sadate avait fait le choix de l’alliance américaine. Est-ce là un signal envoyé aux États-Unis pour leur signifier que les choix récemment faits ne sont pas les bons ou le début d’un véritable changement de positionnement des anciens alliés les plus proches de Washington ?

La nouvelle dynamique que veulent insuffler les États-Unis nous parait aller dans le bon sens, mais doit prendre garde à ne pas devenir le ferment d’une future impuissance, liée à un idéalisme louable mais inefficace. Beaucoup des États de la région, et les oligarchies à leur tête, restent animés en effet par des intérêts peu compatibles avec l’avènement du principe démocratique et de la paix dans la région. Ne pas en tenir compte pourrait conduire « l’heure américaine » à s’écouler plus rapidement que prévu.

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En Libye, l’Etat est à genoux

La (re)construction de l’Etat libyen, débutée après la chute du colonel Kadhafi, paraît aujourd’hui, plus encore qu’il y a quelques mois, dans l’impasse la plus totale. Le gouvernement du premier ministre Ali Zeidane, formé en octobre 2012, apparaît en effet totalement démuni face à trois crises (économique, politique et sécuritaire) interdépendantes et s’alimentant mutuellement.

La mère des crises est politique et sécuritaire. Elle provient des luttes pour le pouvoir entre factions et partis ainsi que de la prolifération des milices armées, chargés d’assurer la sécurité et l’ordre en Libye mais également génératrices de désordre. L’imparfaite intégration de certaines de ces milices dans un appareil officiel de sécurité et le refus de plusieurs autres de se voir démantelées accroissent la faiblesse de l’Etat central libyen. Cette faiblesse de l’Etat est par ailleurs avant tout la cause, plus que la conséquence, des velléités autonomistes et fédéralistes de la Cyrénaïque ainsi que de l’expression de revendications particularistes, notamment berbères.

https://i2.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/8c/Map_of_traditionnal_provinces_of_Libye_fr.svg/220px-Map_of_traditionnal_provinces_of_Libye_fr.svg.png(Source : Wikipédia)

Dans ce contexte de faillite (d’inexistence) de l’Etat central et de chaos sécuritaire, le coup de grâce pourrait provenir de la perte, par l’Etat, du contrôle de tout ou partie des ressources pétrolières et gazières du pays. Un tel scénario semble en passe de se produire avec la création d’une compagnie pétrolière indépendante en Cyrénaïque par le gouvernement autonomiste autoproclamé de la région. La création de cette compagnie, qui compte vendre rapidement le pétrole par elle-même, intervient après la prise, ces derniers mois, de plusieurs ports d’exportation par des milices et tribus locales, soucieuses de recevoir la part du lion dans la distribution de la rente pétrolière du pays. Dans le même temps, à l’ouest du pays cette fois, une milice formée de berbères s’est emparée du port de Mettilah sans aucune résistance, bloquant ainsi les exportations de gaz à destination de l’Italie. Leurs demandes portent sur la reconnaissance de leur langue (l’amazigh) par l’Etat libyen. Ils revendiquent également des droits accrus et le respect de leur culture plus largement.

Dans ce contexte de crise sévère, le Premier ministre a tenu hier, dimanche 10 novembre 2013, une conférence de presse dont le contenu sonne comme un aveu d’échec et d’impuissance. Il a prévenu en effet qu’une intervention étrangère pourrait avoir lieu si le chaos et les violences actuels devaient perdurer. Cette intervention pourrait se faire en vertu de la résolution 1973 de Conseil de Sécurité des Nations-Unies qui est toujours en vigueur. « La communauté internationale ne peut pas tolérer un Etat, en pleine Méditerranée, qui est source de violences, de terrorisme et d’assassinats » a ainsi affirmé Ali Zeidane.

En outre, ce dernier a lancé un ultimatum aux groupes qui occupent actuellement les terminaux pétroliers du pays, les sommant de lever leur blocus actuel sous 10 jours, sans préciser ce que le gouvernement compterait faire en cas de non-respect de cet ultimatum.

On le voit, la Libye est aujourd’hui profondément ancrée dans un chaos qui porte en lui les germes d’une dégradation plus forte encore de la situation.

La vidéo de la prise d’otage d’Ali Zeidane, mise en ligne récemment, résume peut-être le mieux, à elle seule, la confusion qui règne aujourd’hui en Libye :

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Classé dans Analyse, Libye

Des groupes rebelles syriens s’emparent d’une importante base de stockage d’armes

Un des stocks d’armes et de munitions les plus importants de Syrie a été pris par plusieurs groupes rebelles entre hier et aujourd’hui dans le gouvernorat de Homs. Rapportée par les médias dans la journée d’hier, la prise de plusieurs parties de la base de stockage d’armes conclut une bataille commencée il y a plus de deux semaines contre les forces du régime syrien. Selon le communiqué des groupes rebelles, l’opération nommée « Dieu ne ferme pas les portes » a été menée à bien par quatre groupes rebelles : Jabhat al-Nusra et le premier régiment des « commandos de Homs » (Moughâwîr Homs, affilié à l’ASL) avec la participation de l’Etat islamique en Irak et au Levant (ISIS ou EIIL) ainsi que de la Katiba al-Khadra’ (se revendiquant membre de l’ASL)1.

Au delà du stock impressionnant d’armes légères, antichars voire, selon certaines sources, antiaériennes saisis par ces groupes, cette opération montre que des coopérations militaires locales s’établissent entre groupes ou unités différents. Ainsi, JAN et l’ISIS, séparés en vertu d’une scission datant du printemps dernier, coopèrent-ils parfois dans des opérations. De même, ces deux groupes djihadistes ont, dans la bataille présente, coordonnés leur action avec d’autres groupes combattants appartenant au parapluie qu’est l’Armée Syrienne Libre (ASL) tandis qu’en d’autres endroits leurs rencontres se transforment en affrontements.

Il faut bien avouer en effet qu’au vu des prises de guerre réalisées, une telle coopération ne pouvait que s’imposer afin de disposer de nouvelles armes en quantité. Une vidéo d’un des entrepôts :

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1. Selon d’autres sources sur twitter, Ahrar al-Sham aurait également participé aux combats mais rien ne nous permet de l’attester pour le moment. De même, hormis le communiqué des rebelles faisant suite à la bataille, il est impossible de confirmer avec une certitude absolue la présence de JAN ou de l’ISIS. Leur présence, bien que très probable, n’est donc pas définitivement prouvée à l’heure actuelle pour ce qui nous concerne. De manière générale, l’absence de journalistes professionnels et indépendants en Syrie oblige les observateurs extérieurs à fonder leurs analyses et observations sur les vidéos, images, tweets et communiqués publiés par les différents groupes rebelles mais qui font l’objet d’une manipulation à la hauteur de la gigantesque guerre de l’information (et de désinformation) que se livrent les différentes parties au conflit actuel en Syrie. Au sein même de l’opposition à Bachar al-Assad (ASL, islamistes ou djihadistes), on perçoit une concurrence forte pour la domination, y compris par les images. Celle-ci peut peut-être s’expliquer non seulement par la volonté de capter l’attention de potentiels bailleurs étrangers mais également, plus simplement, par la volonté de se tailler une place d’importance dans le paysage très fragmenté de la rébellion. La communication médiatique d’ISIS est dans cette perspective un modèle : société de production médiatique propre, contrôle des images et actions dédiées spécifiquement à être filmées pour susciter des vocations à l’étranger et/ou des donations de généreux philanthropes, généralement citoyens d’un Etat du Golfe.

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